Un cône de médicaments en vente libre à Port-au-Prince
(Photo: Rondolphe Moïse)
 
Un hôpital sous la sellette
(Photo: François Louis)
 

Le commerce de la mort !
 

Des médicaments contrefaits et expirés en vente libre, des hôpitaux illégaux sous contrat dans un programme d'auto assurance étatique...sont autant de menaces à la santé de chaque Haïtien. Ministres, parlementaires et agents municipaux veulent faire échec à ce commerce de la mort !

La production des médicaments contrefaits ne dépend pas seulement d'escrocs étrangers, mais aussi d'une mafia bien installée en Haïti. « Beaucoup de ces médicaments sont produits dans le pays », a affirmé le sénateur Kelly Bastien, membre de la commission santé du Sénat de la République. Des entreprises légalement reconnues sont impliquées dans la vente des médicaments contrefaits », dénonce le médecin parlementaire préoccupé par les opérations de cette industrie juteuse pour la mafia, mais nocive pour la santé des Haïtiens.

Le commerce de la mort dénoncé par le parlementaire, ironie du sort, se pratique même dans des hôpitaux, a constaté le ministre de la Santé publique, Robert Auguste. « Des médicaments antituberculeux volés au Cap-Haïtien et d'autres produits pharmaceutiques, soit expirés soit contrefaits, dit-il, ont récemment été confisqués à l'Hôpital de La Vie. » Ces médicaments, depuis le début de l'année, ont causé la mort d'au moins quatre personnes dans la région de l'Artibonite et dans la zone métropolitaine. La dernière victime s'appelle Ansy Georges, une jeune mariée qui se faisait soigner pour un fibrome. Elle a succombé sept minutes après que le médecin soignant lui eut administré une piqûre. Le « UV » meurtrier, déplore le ministre, est une contrefaçon achetée dans le même centre hospitalier illégal. Sa directrice -pour échapper à toute poursuite- aurait pris la poudre d'escampette.

« La mort de la jeune dame à l'Hôpital la Vie a servi de leitmotiv, mais ce n'est pas la seule motivation qui nous pousse à agir », a répliqué le ministre Robert Auguste aux critiques acerbes des parlementaires face à la décision tardive d'interdire la vente de médicaments sur le marché informel. Depuis la sortie d'un communiqué conjoint du ministère de la Santé publique et de la Mairie de Port-au-Prince, une quantité importante de médicaments a été confisquée par des agents municipaux. Mais pas assez pour débarrasser la zone métropolitaine des lots qui y circulent. Des opérations similaires, depuis plusieurs mois, ont été menées dans certaines villes de province dont Gonaïves où un SAT (sérum anti-tétanique) avait provoqué plusieurs décès.

Une affaire d'Etat

« La lutte contre les médicaments contrefaits et les produits avariés est une affaire d'Etat », a affirmé le sénateur Kelly Bastien qui s'exprimait à l'issue de plusieurs heures de débats avec le ministre de la Santé publique, Robert Auguste, inquiété par la vente libre de certains produits et les hôpitaux illégaux qui poussent comme des champignons. La justice, la douane et la police, a estimé le parlementaire, doivent s'associer à la croisade du ministère de la Santé publique qui veut sortir les médicaments du circuit informel. Le Premier ministre Jacques-Edouard Alexis et le ministre de la Justice René Magloire, a annoncé le sénateur Bastien, pourront être convoqués à une séance de travail de la commission santé du grand corps pour s'attaquer à la puissante industrie des « médicaments qui tuent ».

Les « hôpitaux bidons » implantés à la faveur de la déliquescence de l'État préoccupent davantage les membres de la commission santé du Sénat. Certains de ses hôpitaux seraient des sous-contractants dans un programme d'auto-assurance de l'Etat. Ce programme remis en question, pour l'une des rares fois, par les parlementaires, coûte mensuellement 19 millions de gourdes au trésor public. A cette somme considérée comme « faramineuse » par un sénateur, s'ajoutent 2,4 millions de gourdes fournies tous les mois au Groupe santé plus, gestionnaire du programme. « L'Etat haïtien verse aussi 1 million de gourdes mensuellement à une firme privée pour la supervision des installations sanitaires dans le cadre du programme d'auto-assurance des agents de la fonction publique », a ironisé un député.

 
Cône de médicaments saisie à la rue Oswald Durand
(Photo: Rood Chéry)
 
Des agents de sécurité du MSPP ramassant des médicaments étalés sur le sol
(Photo: Rood Chéry)
 
Le Dr Gabriel Thimothé s'adressant à des journalistes
(Photo: Rood Chéry)
 

Aux grands maux, de grands remèdes
 

Des observateurs se demandent pourquoi s'attaque-t-on aux marchands de médicaments dans les rues, alors que les grossistes ne sont point inquiétés? Remonter la filière des gros importateurs, identifier ces derniers ne faciliterait-il pas le travail du Ministère de la Santé publique? Jeudi après-midi, des "pharmaciens ambulants" ont été littéralement assaillis par des agents de la PNH et du MSPP.

Un marchand ambulant de médicaments a été menotté puis relâché au même moment au Portail Léogâne lors de l'opération coup de poing mené par des officiers sanitaires du ministère de la Santé publique, jeudi après midi, dans le cadre de l'interdiction de vente de produits pharmaceutiques dans les rues et dans les autobus.

Bravant les agents de la Police nationale d'Haïti, ce marchand a lutté vainement pour empêcher la saisie de son important chariot de médicaments. Les policiers, les officiers sanitaires et les agents de sécurité du ministère de la Santé se sont rués sur son chariot et ont tout basculé dans un pick-up rempli de médicaments à ras bord.

L'absence remarquable d'inspecteurs de la mairie de Port-au-Prince

C'était un véritable branle-bas au Portail. Des gens accouraient, de longues files de voitures se formaient. Des marchands tentaient de s'enfuir avec leurs cônes de médicaments ; des agents les en empêchaient. Les tablettes de comprimés et les bouteilles de sirop répandues sur le sol étaient aussitôt ramassées par des marchands en pleurs et d'autres profiteurs noyés dans le public. « Yo pap janm atake ajans yo ni gwo zouzoun k ap vann nou medikaman yo », se plaint une victime, citant les noms de quelques agences de produits pharmaceutiques faisant le commerce avec les petites bourses.

Les observateurs sur place ont pu constater l'absence des inspecteurs de la municipalité de Port-au-Prince. Récemment, dans un communiqué de presse publié conjointement avec la mairie de Port-au-Prince, le ministère de la Santé publique avait fait savoir que des officiers sanitaires et des inspecteurs de ladite municipalité allaient être déployés afin de procéder à la saisie des médicaments à travers les rues.

L'opération menée sans les inspecteurs municipaux a démarré à la rue Mgr Guilloux. Au marché Salomon, il n'y avait pas un chat. L'information avait fuité. A la rue Oswald Durand, quelques incrédules ont fait les frais de l'opération. Elle s'est poursuivie sur une portion du Boulevard Jean-Jacques Dessalines.

« Yo kite nou de bra balanse », crie un marchand. D'autres réclament des mesures d'accompagnement. « Tout vi m se la li ye, wi », enchaîne une autre victime.

Le point de presse du MSPP

Tout de suite après la grande razzia à travers les rues, un point de presse a eu lieu au ministère de la Santé publique.  Continuer >

 
  « Quelle alternative pour les marchands de médicaments ? » ont demandé des journalistes au directeur général du ministère de la Santé, le Dr Gabriel Thimothé. Celui-ci a fait remarquer que le ministère ne peut pas entrer dans une logique de dédommagement. D'autres entités de l'Etat, comme le ministère des Affaires sociales, pourraient s'en charger, a-t-il laissé entendre.

« Il semblerait qu'un laboratoire dominicain produit des médicaments contrefaits pour Haïti », a informé Dr Thimothé. Beaucoup de médicaments proviendraient dans la zone d'Elias Pinas, par la frontière haitiano-dominicaine. Une enquête est en cours, a-t-il ajouté. Entre-temps, le MSPP a déjà rencontré un collège de médecins dominicains, récemment venus en Haïti.

Les médicaments contrefaits, qualifiés de tueurs, sont un danger pour la population haïtienne. Cette question, a déclaré Dr Thimothé, sera soulevée à un niveau plus élevé entre les autorités haïtiennes et dominicaines.

Parallèlement aux saisies effectuées à Port-au-Prince, des actions sont menées à Desdunes, à Marchand, au Cap, à St-Marc et aux Gonaïves. Un certain Andieu Pierre, propriétaire d'un laboratoire de produits pharmaceutiques, dans le quartier de K-soleil, a été arrêté et mis en garde à vue aux Gonaïves, le mois dernier, à la suite d'une décente des lieux d'inspecteurs sanitaires du ministère de la Santé publique et d'agents de la Police nationale d'Haïti.

Pour détruire les stocks de médicaments récupérés, le MSPP fera venir en Haïti un incinérateur spécial, a mentionné Dr Gabriel Thimothé tout en soulignant que les opérations de saisies vont s'intensifier dans les prochains jours. D'autres mairies se trouvant dans l'aire métropolitaine, notamment Tabarre, Pétion-Ville, Carrefour et Delmas ont répondu à l'appel du ministère de la Santé publique.

Les observateurs se demandent pourquoi s'attaque-t-on aux petits marchands alors que les grossistes ne sont point inquiétés?

Des agences de distribution et pharmacies de la place liquident des médicaments expirés aux petits marchands. Des produits pharmaceutiques contrefaits circulent librement sur le marché. Quelles sont ces agences? Depuis quand fonctionnent-elles dans le pays? Quels sont les moyens dont elles disposent? Comment arrivent-elles à contourner tout contrôle légal? A un moment où la presse mentionne des décès survenus à la suite de la consommation de médicaments contrefaits, il est urgent de remonter à la source du problème. Quand la santé de la population est menacée, il faut de grands remèdes.
 


 

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Last updated: 07/27/07.